Jean-Luc Lefebvre

Œil privé de main, main dépourvue d’œil, la cécité absolue. Un monde de couleurs, sans consistance, un univers virtuel, cristallin, inutilement beau. Un monde matière, sans couleur, un univers concret, angoissant, tristement uniforme. L’œil au bout de la main, la main au fond de l’œil. Etre électrisé par un rouge agressif, effleurer le moelleux d’un vert ou caresser un bleu profond. Scruter la flexibilité rigide du papier, contempler la tendre chaleur du bois, ou lire une plaque d’inox. Regarder et passer … Voir et s’arrêter.
Larges ou étroits, parfois glissants, ensoleillés, à l’ombre, déserts ou noirs de monde, on les piétine sans les voir, ni même les regarder. Zone de passages, lieu de rencontres ou de rendez-vous manqués, ils sont le théâtre de nos errances quotidiennes. Miroirs de nos cités, ils nous renvoient le souvenir d’une journée, les traces d’une saison, et conservent la mémoire d’une ville, les stigmates du temps. Pas d'espace pour les pâquerettes. Regarder et passer … Voir et s’arrêter.
On s’y cogne la tête, on y grimpe. Certains le font, d’autres foncent droit dedans. Labyrinthes de nos existences citadines, ils nous séparent, nous protègent, font obstacle à nos courses urbaines. Par temps pluvieux on les rase. Les plus discrets les longent, les plus hardis les sautent, les révolutionnaires précipitent leur chute. Ils sont nos repères, les écrans de nos ombres, le support de nos angoisses. Ils nous parlent et nous reflètent. Regarder et passer … Voir et s’arrêter.

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